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icones/masque31.pngContes Soninké - Badiara Wagué

BADIARA WAGE


Badiara Wagué s’était installé dans l’ancien Ballé; rien ne lui manquait. Il avait dans sa cour un grand griot blanc et un grand griot noir. Les deux griots ne se parlaient pas; si l’un lui jouait de la guitare un soir, le lendemain c’était le tour de l’autre. Quand on lui apportait les plats du dîner, on apportait deux tasses (1) d’eau pour se laver les mains et deux vans (2) On apportait également deux plats de sauce et deux plats de lait. Quand Badiara se lavait les mains avec l’eau de la première tasse, il faisait de même avec l’eau de la seconde tasse. Radian prenait une poignée (3) dans les deux plats posés devant lui. Les deux griots vivaient l’un près de l’autre, mais ils ne se parlaient pas. Cependant, aucun conflit mortel ne les opposait. A cette époque, Badiara avait près de sa peau de prière un taureau qu’il contemplait lorsqu’il était assis. Toute femme dont l’enfant dérangeait l’animal, Badiara Wagué le renvoyait en même temps que sa mère. A cette époque, chaque fois que Badiara rencontrait une jolie griotte il la donnait en mariage à ses griots, afin qu’ils aient des enfants. Badiara était resté ainsi avec ses griots jusqu’au moment où il apprit l’existence d’une femme à Yéréré. Cette femme se nommait Doukali. Alors Badina envoya le grand griot blanc. Il lui dit «Grand griot blanc, on m’a parlé d’une femme qui est à Yéréré. Elle a pour nom Doukali, c’est une belle femme ; va me la chercher, moi Badiara Wagué je voudrais la prendre comme épouse.» Grand griot blanc lui répondit : «Badina Wagué cela sera fait.» Grand griot blanc se prépara, puis partit trouver les notables de Yéréré. Quand il arriva à Yéréré, il fut accueilli dans la maison et anima une grande veillée pour les notables. Après cela, il leur expliqua l’objet de sa visite. Les notables lui dirent «Cela ne pose aucun problème, nous acceptons le mariage.» Auparavant les mauvaises langues du village s’étaient rendues chez grand griot noir. Elles lui dirent «Tu dois savoir que c’est grand griot blanc que Badiara Wagué préfère; Il vient de l’envoyer chercher pour lui, une femme en mariage à Yéréré. Vous êtes deux personnes qui vivent avec lui, pourquoi ne vous a-t-il pas envoyé tous les deux ?» Grand griot noir répondit aux mauvaises langues: «Retournez chez vous ; je retiens tout ce que vous venez de me dire.» Après avoir obtenu la main de la femme, grand griot blanc revint chez Badina Wagué avec le «tamma» (4). Il arriva chez Badina Wagué en fin d’après-midi, monté sur un cheval et venant de l’Est. A ce moment-là, grand griot noir était assis et jouait un morceau de guitare à Badiara Wagué. Dès que Badiara le vit venir, il le prit par le bras et ils entrèrent dans la chambre en courant. A leur sortie, un bélier de trois ans qui se trouvait là, fut pris et égorgé sur l’ordre de Badiara.


On prépara du couscous à la viande; la nuit, on invita à manger grand griot noir, mais il dit qu’il était rassasié Badiara Wagué alla le trouver pour lui dire : «Si tu ne manges pas ce couscous, je ne le mangerai pas non plus.» Cette nuit-là, grand griot noir et Badiara Wagué dormirent à jeun. Deux jours après grand griot noir dit à Badina «Moi, je suis un griot, je voudrais bien aller me détendre les jambes (5). Badina Wagué lui dit «Cela ne me fera pas plaisir car je ne veux pas que vous jouiez de la guitare pour une personne autre que moi Badiara Wagué. Grand griot noir dit à Badiara Wagué : «Moi, je sais tout cela ; quand je quitterai cet endroit, je n’aurai aucune maison aussi accueillante que la tienne; mais je suis griot, rester sur place ne me sert à rien ». Badiara répondit «Grand griot, tu partiras, mais ne dépasse pas deux jours ». Quand grand griot noir partit ce jour-là, il se dirigea vers Yéréré pour aller animer une veillée à l’intention des notables. Ceux-ci dirent «C’est bien, si c’est une personne que tu es venu chercher nous te l’offrirons, nous te donnerons tout ce que tu es venu chercher. » Il dit « Je ne suis rien venu chercher de tout cela, j’ai tout simplement appris une nouvelle et je suis venu m’enquérir de quelque chose, dites-moi si c’est vrai ou faux.» Ils dirent «Quelle est donc cette nouvelle ?» Il répondit : «J’ai appris que vous avez donné votre fille en mariage à Badiara Wagué, mais vous ne savez pas qui est Badiara Wagué, c’est nous qui le connaissons. Si vous donnez votre fille à Badiara Wagué, et si elle va à Ballé, elle sera obligée de demander l’aumône. Lès nobles que vous êtes, on ne doit pas les trahir.» Ils dirent «Nous ne connaissons pas Badiara Wagué, mais c’est un griot qui est venu ici et qui a dit que c’est un homme accompli.» Il dit «Il vous a menti, il vous a parlé en griot; or Badiara ne vaut pas grand-chose. Moi-même je retourne demain à Ballé ; si vous avez une commission, confiez la moi., Ils lui dirent «Si tu pars, tu diras à Badiara que Ballé est loin et que nous rompons les fiançailles.» C’est ainsi que grand griot noir se mit en route et arriva à Ballé vers la fin de l’après-midi. Aussitôt qu’il le vit venir, Badiara alla à sa rencontre. Tous les deux s’empressèrent d’entrer dans la chambre en courant; ils ressortirent ensuite. Badiara vit un autre bélier de trois ans qui se tenait là, il donna ordre de l’égorger. On prépara du couscous avec de la viande; on invita grand griot blanc, mais celui-ci dit qu’il était rassasié. Badiara lui dit «Sache que situ ne viens pas manger, je ne mangerai pas non plus. » Ce jour-là, ils dormirent à jeun. Le lendemain, grand griot noir appela Badiara pour lui dire «Moi j’avais voyagé avec tellement de plaisir que je suis arrivé à Yéréré ; les nobles m’appelèrent pour me dire qu’ils ont rompu le mariage, Ballé étant trop loin pour leur fille. » Badiara dit : «Grand griot, c’est toi qui as gâché ce mariage, mais malgré tout je ne voudrais pas que vous jouiez de votre guitare pour un autre noble que moi. l3isixnila, ici c’est chez toi. » Trois jours passèrent et grand griot noir ne savait pas d’après les paroles de Badiara si celui-ci l’aimait ou non. Le troisième jour grand griot noir se dirigea vers le puits pour abreuver son cheval ; aussitôt après, il se jeta au fond du puits. Quand on informa Radiera que grand griot noir était tombé dans le puits, il prit une corde et dit à grand griot noir de s’en servir pour sortir du puits. Celui-ci dit à Badiara «Je ne sortirai que lorsque tu auras tué le taureau de huit ans se trouvant près de ta peau de prière, à cause duquel tu as chaque fois répudié toute mère dont l’enfant s’était montré taquin. Egorge-le et mets son sang dans un seau que tu m’enverras au fond du puits ; alors et alors seulement, je pourrai sortir.» Badiara lui dit «Grand griot, est-ce tout ?» L’autre lui dit : « C’est tout ce que je désire.» Badina fit prendre le taureau, fit couper sa tête, puis fit descendre son sang à grand griot dans le puits ; celui-ci s’en frotta le visage. Badiara envoya les cordes à grand griot en disant: «Grand griot, sors.» Celui-ci répondit « Je ne sors pas, parce que je me demande si ce n’est pas un mouton que tu as égorgé pour moi; coupe la tête du taureau, attache-la au bout de la corde et envoie-la moi au fond du puits.» Badiara coupa donc la tête du taureau, l’attacha par les cornes et lorsque grand griot vit la tête, il donna ordre de la faire ressortir. On fit sortir la tête du taureau et c’est à ce moment-là que grand griot noir se servit de la corde pour sortir. Aussitôt sorti, il dit : «Badiara, tu es un vrai «wage» (6) du matin au soir. Ce sont les mauvaises langues qui m’avaient rapporté que tu préfères grand griot blanc à moi, mais je me suis rendu compte que cela est faux. Toute personne qui s’opposera à ton mariage aura affaire à moi, un tel griot ne doit pas être accueilli chez toi.» Les trois jours suivants, Badiara convoqua grand griot noir et grand griot blanc. Il dit «Vous deux, allez à Yéréré chercher cette femme.» Les deux griots prirent ensemble le chemin, mais évitèrent d’échanger des paroles. Arrivés à Yéréré, ils animèrent la veillée, demandèrent aux notables la main de la femme; ils obtinrent satisfaction. Tard dans la nuit, alors qu’ils étaient assis, un lion fit son entrée, arracha la tête d’un boeuf et l’emporta dans la brousse. Les deux griots se lamentèrent en disant en choeur « Si Badiara était présent, ce taureau n’aurait pas été tué ; ce lion ne prendrait plus un autre taureau, il serait mort.» Depuis que Dieu créa Badiara Wagué, celui-ci n’a jamais tiré un seul coup de fusil. Les deux griots retournèrent chez Badiara et dirent : «Nous avons obtenu la femme, mais nos beaux-parents te demandent de te présenter dans les trois jours pour prendre ta femme. » Alors Badiara se fit accompagner par les deux griots lorsqu’il se mit en chemin pour aller épouser la femme. Pendant que le nouveau marié était couché et que même l’eau avait cessé d’être agitée (7) et pendant qu’il fixait le ciel, un lion se présenta à eux. Le jeune fils le réveilla et lui dit «Badiara connais-tu cela ?» ; celui-ci dit « Non je ne le connais pas » ; l’enfant reprit : «C’est le lion». Badiara avait un fusil qu’il chargea, il visa le lion et les balles allèrent se loger dans son crâne. Les deux griots arrivèrent en courant, aucun d’eux ne portait de pantalon, ni même de boubou; ils prirent le lion pour aller le jeter. C’est ce jour-là seulement que les deux griots se mirent d’accord; le premier dit au second «Konté» et ce dernier lui répondit «Tounkara.» Trois jours passèrent, après lesquels Badina et sa nouvelle épouse quittèrent Yéréré pour Ballé. Après quelques jours passés à Ballé, il convoqua les deux griots et leur dit qu’il voudrait bien quitter Ballé. Ils dirent : «Badiara Wagué, où allons-nous nous installer.» Il répondit : «Je vais aller m’installer à Samba khullé.» Le griot dit «Badiara, si tu t’en vas, nous aussi, nous irons avec toi partout où tu iras.» Quand Badiara Wagué quitta Ballé, trente chefs de famille le suivirent. Chaque matin, ceux-ci disaient «Badiara bonjour, nous n’avons rien à manger pour midi.» Badiara mesurait (8) le repas de midi qu’il leur offrait. Le soir, ils revenaient et disaient «Badiara bonsoir, il n’y a pas de dîner ?». Alors Badiara leur offrait le dîner. Pendant sept ans, il nourrit les trente pères de famille. A la fin de la septième année, la mort s’empara de Badiara. Après qu’ils l’eurent enterré, les deux griots prirent leurs guitares, allèrent s’asseoir sur la tombe de Badiara Wagué et jouèrent de la guitare. Fatigués, ils se levèrent; l’un se dirigea vers l’Est et l’autre alla en direction de l’Ouest. La mort les emporta, ils ne se sont plus retrouvés. Ainsi, ce n’est pas d’aujourd’hui que les griots existent dans le monde; seul un mauvais noble refuse d’aimer son griot ; Badiara Wagué a vécu son temps, il a bien accompli sa tâche, mais il est mort.

(1) Récipient de la taille d’un grand bol.
(2) Couvercle en paille tressée.
(3) La nourriture est consommée à la main.
(4) Un rouleau de tissu blanc de 10 m de longueur, symbole des fiançailles en milieu soninké.
(5) Idée de voyage.
(6) Idée d’homme intègre.
(7) La nuit, personne ne remue les canaris où se trouve l’eau.
(8) Il mesurait à la main
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Date de création : 03/11/2006 @ 19:08
Dernière modification : 01/02/2010 @ 03:47
Catégorie : Contes Soninké
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